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Partage de pratique : Intervention auprès des étudiants étrangers en matière de santé mentale

Étienne Michaud - 02 mai 2017

Cet article propose de présenter des déterminants sociaux de la santé mentale qui rendent une personne plus ou moins vulnérable à la maladie mentale. Tirés de la section « La santé mentale et l’immigration » du « Guide des relations interculturelles en santé mentale »[1] publié par l’Association canadienne pour la santé mentale –  Filiale de Montréal (ACSM-Mtl), ces déterminants ou conditions deviennent fort utiles à connaître et à comprendre en contexte d’intervention auprès des étudiants étrangers, que l’on accueille dans nos établissements. Afin de bonifier le contenu proposé par l’ACSM-Mtl, je propose certains commentaires et questionnements tirés de ma pratique comme technicien en travail social responsable de l’accueil et de l’intégration des étudiants étrangers aux services aux étudiants de l’UQAR.

L’expérience migratoire engendre à la fois des pertes et des gains pour l’individu.  En situation d’immigration et d’intégration, certains facteurs personnels et sociaux ont une influence particulièrement importante sur l’état d’équilibre et de bien-être. Reconnaître les facteurs de fragilisation et de protection liés au processus migratoire peut constituer des repères précieux pour l’intervenant et peuvent permettre d’évaluer le niveau de détresse psychologique d’un étudiant et de cerner l’origine de ses difficultés.

Les facteurs de protection et de fragilisation

Exemples de facteurs de protection :

  • Espoir de conditions de vie meilleures;
  • Obtention d’une admission dans un programme d’études stimulant;
  • Maîtrise du français et ou de l’anglais;
  • Ajustement des rôles hommes/femmes;
  • Soutien entre immigrants récemment arrivés au pays ou entre compatriotes;
  • Structure d’accueil (programme de jumelage, activité d’intégration...);
  • Réseaux sociaux;
  • Activités culturelles et sportives.

Commentaire du praticien : Comme décrit par l’ACSM-Mtl, j’oriente la personne à porter sa réflexion sur les facteurs de protection et les points d’appui qu’elle utilise dans son pays afin de bâtir sur des aptitudes qu’elle a acquises. En identifiant les facteurs de protection déjà acquis, nous faisons l’exercice de regarder ce qu’elle peut continuer d’entretenir dans le nouveau contexte culturel du Québec, mais aussi, ce qu’elle peut développer ou adapter dans son nouveau milieu de vie. Cet exercice permettra à la personne de développer sa résilience lorsqu’elle se retrouve face à une situation stressante ainsi qu’à des changements dans son environnement.

Proposition de questions à poser : Quels sont tes facteurs de protection dans ton pays? Comment peux-tu adapter tes facteurs de protection à ton nouvel environnement? Quelles sont tes implications? Où peux-tu trouver un sentiment de sécurité ou de bien-être?

Confronté à plusieurs changements et défis dus à la situation d’immigration et d’intégration certains facteurs de fragilisation peuvent causer une perte de repère et ébranler l’état d’équilibre et de bien-être de la personne.

Exemples de facteurs de fragilisation :

  • Déqualification professionnelle;
  • Baisse du statut socio-économique;
  • Séparation prolongée des membres de la famille;
  • Perte de réseaux sociaux;
  • Forte distance entre la culture d’origine et la culture d’accueil;
  • Discrimination;
  • Xénophobie;
  • Stress pré-migratoire.

Commentaire du praticien : En tant qu’intervenant, je m’intéresse principalement aux facteurs de fragilisation lorsque les étudiants étrangers présentent des difficultés d’adaptation. L’éloignement des membres de la famille est un exemple concret pour illustrer ce concept. Au-delà des milliers de kilomètres qui séparent l’étudiant de sa famille, le fait de garder et d’entretenir avec eux certains secrets en lien avec les difficultés qu’ils rencontrent ou d’imaginer de leur part les pires réactions (jugement, pression…) peut créer un éloignement encore plus important. En questionnant les étudiants étrangers, je constate qu’ils portent parfois de lourds secrets tels qu’un sentiment de solitude, des échecs scolaires, un stress financier par souci de ne pas vouloir inquiéter leur famille. De plus, certains d’entre eux doivent composer avec beaucoup de pression puisque les parents ou la famille investissent beaucoup d’argent pour leur permettre de poursuivre leurs études au Québec. Quand cette situation se présente, j’invite l’étudiant à contacter sa famille afin d’atténuer et d’apaiser les effets de ce facteur de fragilisation. Ce sentiment de culpabilité de décevoir la famille peut devenir nocif et extrêmement énergivore pour eux.

Proposition de questions à poser : Qu’est-ce que tu as le pouvoir de changer? Qu’est-ce que tu as le pouvoir d’adapter?

Les étapes du parcours migratoire 

L’ACSM-Mtl cite deux documents de Statistique Canada[2] [3], qui mentionnent qu’à leur arrivée au Canada, les immigrants sont souvent en meilleure santé que l’ensemble de la population canadienne; ils affichent par ailleurs des taux de dépression et de dépendance à l’alcool moins élevés que la population née au Canada. Cela s’explique en partie au fait que les personnes qui s’engagent dans un processus migratoire sont généralement en bonne situation de santé (autosélection) et aussi par le fait que les personnes immigrantes sont soumises à un processus de sélection où ils doivent répondre à diverses exigences de l’immigration notamment en matière de santé. Mais, une fois au pays, au fil des années, les personnes immigrantes rejoignent les statistiques de la population du pays d’accueil, notamment en ce qui a trait au taux de dépression.

Dans ce contexte, porter une attente particulière aux conditions dans lesquelles l’expérience migratoire se déroule peut avoir une influence déterminante sur le processus d’adaptation et d’intégration. Voici quatre étapes charnières vis-à-vis desquelles il est possible d’intervenir afin de bien comprendre l’expérience migratoire d’une personne.

1-Période pré-migratoire :

C’est la période où la personne décide de migrer pour diverses raisons. Elle fait ensuite la cueillette d’informations sur le pays d’accueil, les démarches administratives, le programme d’études, le logement.

Proposition de questions à poser : Le départ a-t-il été choisi? Forcé? Précipité?

Commentaire du praticien : Il n’est pas rare de côtoyer des étudiants étrangers qui sont « poussés dans la gueule du loup » à faire des études à l’étranger, par diverses personnes importantes de leur entourage. On peut parfois avoir l’impression qu’on leur a imposé de faire des études au Canada sans prendre en considération les défis qu’impliquent de quitter la maison et son pays pour une toute première fois. Une évaluation du contexte de cette étape permet de cibler dans quel état d’esprit la période pré-migratoire a été entreprise.

2-La période de l’entre-deux :

C’est l’étape entre le départ du pays d’origine et l’arrivée au pays d’accueil.

  • Prise de conscience de la séparation avec sa culture d’origine;
  • Peut être vécue comme une période d’ambivalence : un état d’euphorie, combiné à des incertitudes quant au futur et la peur de l’inconnu;
  • La nostalgie et la solitude peuvent déjà être présentes.

Proposition de question à poser : Où sont tes zones d’inconfort?

3-Période post-migratoire :

  • L’arrivée marque le début de la période d’adaptation au nouvel environnement (climat, logement, alimentation, sentiments d’ambiguïté passant de la fatigue ; à l’émerveillement, l’isolement affectif, etc.);
  • Chocs culturels (organisation culturelle, organisation sociale, valeurs, religion, langue, rôles sexuels, statut socio-économique);
  • Deuil du pays d’origine.

Proposition de question à poser : Quelles sont les différences les plus marquées entre ton pays d’origine et le pays d’accueil?  

Commentaire du praticien : Il est pertinent de démystifier la culture québécoise versus la culture de l’étudiant (les relations hommes-femmes, les relations étudiants-professeurs...etc.) et l'orienter vers les ressources appropriées, le cas échéant.

4-Période d’adaptation :

  • La personne est installée et s’adapte à la nouvelle culture;
  • Le fait d’être perçu comme un étranger nécessite de s’habituer rapidement aux coutumes du pays d’accueil;
  • La personne cherche à créer et maintenir des liens avec les autres groupes culturels pour lui permettre de maintenir une continuité entre le présent et le passé.

Proposition de questions à poser : Sur quel type de soutien social peux-tu compter?  Connais-tu les ressources disponibles de soutien social? Quels sont les éléments avec lesquels tu as le plus de mal à composer? Quels sont ceux avec lesquels tu es plutôt à l’aise?

En conclusion, les défis reliés à l’immigration et à l’adaptation à la terre d’accueil sont nombreux, c’est pourquoi l’intervenant peut accompagner plus facilement la personne en ayant une meilleure compréhension du processus migratoire et des facteurs de fragilisation de cette dernière. Personne n’est à l’abri de développer des maladies mentales, c’est pourquoi il est important de développer des points d’ancrage et des facteurs de protections solides surtout en période de changement.


[1]  Voir les pages 20 à 27 : http://acsmmontreal.qc.ca/wp-content/uploads/2013/02/Extrait_Guide_Relations_Interculturelles-sante-mentale.pdf

[2] http://www.statcan.gc.ca/pub/82-618-m/82-618-m2005002-fra.htm

[3] http://www.statcan.gc.ca/pub/82-003-s/2002001/pdf/82-003-s2002006-fra.pdf